Bon alors, tu grimpes ?

Tétanisée à mi hauteur, je me demande ce que je fais là.

Je ne vois pas pour quelle obscure raison j’essaierais d’aller plus haut. Agrippée à mes prises, je maintiens fermement ma position, au centimètre près.

Je vois très bien la prise suivante à gauche, ça n’est pas le problème – contrairement à ce que semble croire celui qui essaie de me guider d’en bas.

Le truc, c’est que lever la jambe pour aller poser le pied dessus me demande le même effort que si je devais me jeter d’un pont [ce que j’ai d’ailleurs déjà fait, volontairement, à la fin d’une séance de canonying. Et me revient alors que les mêmes signaux d’alerte emplissaient mon esprit. Sauf que je n’ai eu qu’à faire un pas, un seul. Et non plusieurs les uns derrière les autres, pendant de longues minutes d’un violent face-à-face avec moi-même.]

Or pourquoi irais-je faire une chose pareille ? Mon instinct de survie me l’interdit, du plus profond de son ancestrale présence.

J’expire par la bouche, dans une tentative désespérée de le mettre en sourdine et de rassembler l’inconscience nécessaire à l’étape qui doit suivre. Ce n’est pas concluant du tout.

L’idée des cours de yoga est bien loin, alors que je comptais sur leur renfort avant d’entamer l’ascension. J’avais espoir que la capacité à visualiser, à mobiliser mon énergie dans une partie précise de mon corps et à me centrer sur ma respiration me permette de garder les idées claires. En réalité, mes idées sont déjà aussi claires que mon état d’urgence reptilienne me le permet : « Il faut fuir !!! » me hurlent-elles sans détour.

Pourtant, il va bien falloir que je fasse quelque chose.

Il y a des gens qui me regardent, je suis venue jusqu’ici, je ne peux quand même pas me passer d’essayer VRAIMENT d’aller jusqu’en haut – même si ce doit être l’unique fois.

Une chose est sûre, je ressens à nouveau et sans équivoque, dans chaque fibre de mon corps, ce qui m’a poussée, 16 ans plus tôt en colo, à dire à ma copine : « Non merci, j’y retourne pas ! Vas-y toi, je vais t’assurer avec plaisir. » et je l’ai regardée grimper un paquet de fois les jours suivants et j’étais absolument ravie du poste que j’avais choisi.

Aujourd’hui j’ai 30 ans. Un instinct de survie toujours aussi bien développé, auquel s’ajoute l’appréhension latente de me mettre bêtement en danger, et de prendre le risque de faire deux orphelins – et un veuf.

Ok, je suis en salle avec du matériel de confiance et d’épais tapis en dessous. Mais la peur n’attend pas les centimètres de mousse. D’ailleurs, je ne redoute pas vraiment de défaillance matérielle.

Je me demande juste ce que je fais là. Tentant de me plaquer à une paroi certes abordable mais bien loin de la dimension dans laquelle j’évolue habituellement. D’ailleurs, à ce moment-là, je serais prête à partir courir 10 km : cela me paraît scandaleusement plus réalisable que de déplacer volontairement l’un de mes membres pour aller vers le haut.

Je sens que l’acceptation de cette nouvelle dimension et la découverte de nouveaux repères spatiaux sont la clé, l’étape à franchir.

Enfin, on va dire que c’est ce que je suis parvenue à conceptualiser une fois revenue au sol.

Alors, le cœur battant à tout rompre, en nage, je finis par lever ce pied qui semble lesté pour aller le poser plus haut… Et pousser dessus, attraper de nouvelles prises puis poser l’autre pied sur une prise adjacente.

D’encourageantes félicitations me parviennent quelques mètres plus bas – mais combien de mètres ? je ne l’ai même pas noté !

Nouvelle pause. « Ok, génial, t’es montée d’un cran supplémentaire. Tu t’es au moins dé-tétanisée. Mais pour aller où ?? Quelle est la fin de tout ceci ?! » continuent de hurler mes défenses.

Mais puisque je l’ai fait une fois, faisons-le une dernière fois. On m’a demandé d’aller toucher la dernière prise du mur, je vais le faire.

Ca y est : fait !!! J’ai mérité de redescendre et je ne me fais pas prier, tenant fermement la corde entre mes mains et après avoir pris la grande décision de me pencher en arrière pour « m’assoir » dans le baudrier.

On me conseille de refaire un essai tout de suite, pour démystifier la première tentative, si angoissante. Je ne sais plus si c’est après la première ou la seconde ascension que je me suis retrouvée en bas, mes mains à la limite du tremblement.

Mais je suis posément encouragée et je recommence, avec un niveau de difficulté supplémentaire. Techniquement, ce n’est pas problématique – surtout à ce niveau-là, avec de grosses prises, nombreuses et suffisamment préhensibles.

Mentalement, l’effort est sans commune mesure avec ce que j’ai déjà pu faire – sauf mon second accouchement peut-être, et encore, c’était différent puisque le processus avait lieu malgré moi, je ne l’avais pas provoqué « sans raison ».

On change de paroi, je recommence. D’abord avec les prises les plus simples pour me rassurer, puis le niveau au-dessus, et celui d’au-dessus encore… Car finalement, si je peux arrêter de penser à la hauteur, à cette verticalité étrange, à la quasi-inconsistance de certaines prises et me focaliser sur le geste suivant, tout devient possible.

C’est finalement la tétanisation progressive des muscles de mes bras sous l’effort et la force quittant peu à peu mes doigts qui me stoppent, conjuguées à une voie dont le niveau de difficulté me fait enfin obstacle.

« C’est là que ça devient intéressant », me dit-on.

C’est vrai. Très probablement.

Une fois que l’on a admis que notre sécurité tient au bout d’une corde et dans la confiance placée en celui qui nous assure, que l’on peut se reposer suspendu en l’air, que l’on peut croire en la force de ses chevilles et dans le gainage du bout de son pied pour assurer le point d’appui nécessaire sur une prise minuscule… alors on est sûrement prêt à aller plus haut.

A se confronter à tout type de voie et à rechercher l’approche la plus appropriée, plaçant son corps tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre. Dans des positions qui nous renvoient à notre condition de primates évolués – en moins poilus – mais tout aussi bluffants d’agilité, pour certains.

On verra ça la prochaine fois.

Pour l’instant, je « savoure » la redécouverte de chacun des muscles de mes bras, du poignet aux trapèzes… Outch !

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5 réflexions sur “Bon alors, tu grimpes ?”

  1. Bravo !! Et quel texte magnifiquement écrit !
    (C’est exactement ce que je ressens, personnellement, quand je prends le volant… voilà voilà… Pas facile de s’extraire de ces pensées tétanisantes, ces visions d’accident… Et c’est finalement dans l’action que ça se débloque !)
    A te lire je me dis que tu gagnerais peut-être en confiance en grimpant sans corde à une hauteur raisonnable (d’une hauteur où tu peux sauter sans te faire mal, surtout avec des tapis en dessous). Histoire de te dire qu’avec ton seul corps, ça passe…

  2. C’est quand même vraiment génial de t’être fixé ce challenge et d’avoir tenu! En tout cas, je peux t’assurer que tes muscles vont finir par s’habituer, et que tu ne pourras plus t’en passer… Tu vas continuer pas vrai?

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