Colère biologique

L’autre jour, au cœur de nos échanges à propos d’un 3e enfant, tandis que nous nous réjouissions de pencher pour l’agrandissement de notre famille à moyen terme, Mr Sioux me dit :

– Bon, va falloir que je me prépare à ce que tu sois à nouveau enceinte.

– Heu… c’est-à-dire ??!

Un peu vexée mais surtout étonnée, je demande des précisions. Il contourne, j’insiste, n’ayant pas eu le souvenir d’avoir été invivable enceinte.

Il m’explique que lors de mes grossesses, il m’arrivait de bien lui faire sentir que puisque lui n’avait pas la charge (et tout ce qui allait avec : douleurs, examens, nombreuses sources d’inconforts et autres désagréments liés à cet état) de porter notre enfant, il pouvait bien faire… ceci ou cela. Il précise qu’il sentait bien peser sur lui une forme de « contrepartie » que je lui demandais, pour le fait d’être un homme qui n’était, finalement, que très peu impacté dans sa vie par les 9 mois de grossesse – pour un enfant que nous avions pourtant tous deux désiré.

Je ne l’avais jamais formulé comme ça – enfin, pas en en étant aussi consciente. Et si je ne me reconnaissais pas dans l’image un peu désagréable que cela me donnait de moi-même, je ne pouvais nier ressentir cette injustice, ce besoin de réparation.

Cet échange et ceux qui ont suivi – couplés à la longue discussion sincère et enrichissante que j’ai eu avec une blogueuse qui se reconnaîtra – m’ont fait réaliser une chose : intérieurement, je suis en colère.

Je suis en colère d’être une femme.

J’aime aussi être une femme par certains égards mais je réalise que je me sens avant tout en colère d’avoir en quelque sorte perdu à la roulette génétique des X et des Y. Ce n’est pas faute de clamer haut et fort qu’il n’y a ni sexe fort ni sexe faible. Et j’admets que je ne saurais jamais ce que c’est véritablement que d’être un homme (attentes, joies et pressions sociétales correspondantes). Mais il faut reconnaître que ce n’est pas simple d’être une femme. De devoir chaque jour mener ou poursuivre les combats de nos ancêtres pour s’assurer que les droits acquis et que la place, égale à celle d’un homme, ne soit plus remise en question.

Je crois comprendre qu’en même temps que sa fibre féministe, ma mère m’a transmis une certaine incapacité à supporter l’injustice, qui serait motrice si elle ne nous rongeait pas de l’intérieur.

J’ai le sentiment que cette colère m’empêche de savourer complètement ces moments de féminité extrême que sont la grossesse ou le temps de repos imposé mère-enfant en suites de couche – je parle là du congé maternité, du fait de rester à la maison et de mon ressenti alors, de me sentir cantonnée à la vie domestique (un ressenti que j’avais tout de même fait évoluer lors de mon 2e congé maternité, beaucoup mieux vécu que le premier).

Alors je réalise qu’égalité en droit ne signifie pas mêmeté en tout.

Les attributs biologiques de chacun ne pourront jamais être gommés, les femmes porteront toujours les enfants et continueront d’avoir besoin d’un temps spécifique pour se remettre de ce chamboulement physique, psychologique, humain, générationnel. Et c’est aux hommes de les accompagner pour que cela se fasse avec le plus de douceur possible pour chacun.

Et pour autant, je ne cautionnerai jamais que la société ou l’entreprise pénalisent les femmes pour l’acte d’enfanter ou les réduisent à ce seul rôle. Et constater chaque jour que c’est encore massivement le cas me met en rogne, m’aigrit d’une certaine façon et me pousse parfois à en vouloir à mon conjoint. Je lui en veux de ne pas être plus conscient et de ne jamais pouvoir expérimenter – quand bien même il prendrait un congé parental –  le frein que constitue un enfant dans la carrière professionnelle d’une femme. Cela ne signifie pas sa fin mais cela instaure bien souvent un plafond (le fameux plafond de mère) et pour se « rattraper », pour faire comme-si-elles-n’avaient-pas-eu-d’enfant, les femmes doivent se donner 2 fois plus afin d’obtenir ce à quoi un homme aurait eu droit à parcours égal, qu’il ait 0 ou 6 enfants. Et qu’on ne me dise pas que retourner bosser en tailleur et talons quatre jours après une césarienne est un progrès ou un symbole d’égalité. Pitié. C’est juste le signe supplémentaire d’une aliénation et d’une incapacité à faire cohabiter les spécificités féminines et masculines dans un monde où les valeurs fortes, valorisées, sont celles que l’on attribue aux hommes (ambition, virilité, etc) (voir le compte-rendu du dernier groupe de parents 2.0 lyonnais à ce sujet)… et auxquelles les femmes essaient de se plier pour réussir, à en nier ce que leur corps qui vient d’enfanter leur réclame.

Bref, cessons cette digression qui ne révolutionnera rien dans l’immédiat.

***

Quelques jours après ces échanges du mois de mars, je pouvais presque sentir les lambeaux de cette colère tapie et inavouée s’exfiltrer de mon corps petit à petit, au fil des heures et des journées. A tel point que j’en venais à envisager avec enthousiasme et excitation la conception prochaine d’un 3e enfant. La survenue d’une grossesse que j’aurais de nouvelles et puissantes raisons de vivre différemment des deux premières – évitant peut-être ainsi certains des désagréments les plus lourds que cet état occasionne chez moi.

Et puis la vie suit son cours et ce désir s’est encore modifié, au gré de la fatigue et de mes autres projets de femme. Il s’est remis en sommeil.

Mais je l’accepte et je comprends que le temps fera son œuvre. Malgré tout, c’est impressionnant le nombre d’articles et de mots qu’ont pu générer sur mon blog cette ambivalente envie d’un 3e enfant.

Notre famille ne s’agrandira peut-être jamais plus mais cette envie longtemps questionnée aura au moins été le moteur de nombreuses prises de conscience nécessaires à mon cheminement personnel, familial, généalogique, sociétal et professionnel.

Alea jacta est.

 

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11 réflexions sur “Colère biologique”

  1. Je lis ton blog depuis des années , j’adore ta façon de voir les choses , d’écrire. Jai suivie le retour de couche pour petit tonic et l’iroquoise qui est arrivée ensuite.
    J’aimerais pouvoir un jour parler de mes grossesses , mais pour le moment cest un combat, jespere gagner la guerre.

    • C’est peut-être une autre colère qui t’habite de ton côté, j’en suis désolée. Je te souhaite de la gagner prochainement cette guerre 🙂
      Et merci beaucoup pour ce gentil commentaire, ça me fait plaisir que mes élucubrations et autres prises de tête puissent toucher d’autres personnes.
      A bientôt !

      • Ton blog est super ! Tu es une maman pleine de bonne volonté avec la ferme envie de bien faire ! Ce combat pour être maman est épuisant, mais il en vaut la peine !

  2. Super article 🙂
    Je ne suis pas maman mais je ressens parfois cette colère constitutionnelle d’autant plus énervante qu’elle l’est ^^
    Je pense que ma philosophie et mes expériences de vie qui font que je profite sans trop questionner (ou en laissant glisser) font que j’y survis mais ton papier est très parlant !

    Merci de l’avoir écrit, je l’ai partagé avec mes followers Facebook du coup !

  3. Ça fait plusieurs fois que je reviens sur cet article, en me disant qu’il faut que je le commente sans trop savoir par quel bout commencer. Je suis enceinte de 8 mois, de mon 2ème, et je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est injuste que ce soit à moi de subir une grossesse pour un enfant voulu tous les deux (surtout quand c’est lui qui a refusé d’envisager l’adoption). Est ce que je lui fait payer? Sans doute. Je me souviens lui avoir dit (période ou je vomissais H24) « je m’occupe à 100% du bébé à venir, tu devrais t’occuper à 100% du premier! ». Pourtant, j’ai la chance d’avoir un mari qui a été vraiment formidable quand il a vraiment pris conscience de la difficulté de cette grossesse pour moi (bon, après 3 visites aux urgences) puisqu’il a pris tout le reste en main pendant que je me reposais. Je sais aussi qu’une fois le bébé né, ce déséquilibre s’effacera en bonne partie car j’ai la chance d’être relativement protégée au niveau de ma carrière et de pouvoir vraiment partager les choses équitablement. Peut être que c’est ça qui m’énerve : savoir qu’on a trouvé un fonctionnement de couple et de parents vraiment égalitaire au quotidien, qui correspond à nos principes, et que la grossesse remet ça en cause… Le sentiment aussi que la grossesse impacte tout, de la connaissance de mon corps à mes capacités intellectuelles… Voilà, j’ai raconté ma vie mais ton article à vraiment fait écho à beaucoup de choses en moi et m’a fait réfléchir, alors merci!

    • Je comprends totalement tout ce que tu dis. Moi aussi je suis en colère d’être la seule impactée par un enfant voulu à deux et SURTOUT, d’être impactée dans chaque parcelle de ma vie et de mon corps…
      En même temps c’est merveilleux de porter et mettre au monde un enfant. Mais toutes les fibres de mon être bataillent contre la non-équité biologique de cet état de fait.
      Je te souhaite une belle fin de grossesse 🙂

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