{Fictions} Qu’est devenu mon premier amour ?

Plutôt que de confier cela à un énième nouveau blog, j’inaugure ici une rubrique « Fictions ». Une rubrique atelier d’écriture en quelque sorte.
Le texte ci-dessous m’a été inspiré par l’un des thèmes proposés au prix 2014 d’Ecrire au féminin. Je ne l’ai cependant pas soumis parce que je n’ai pas eu le temps de le peaufiner (ce que je viens de faire, dans la mesure du temps dont je dispose) et parce qu’il ne correspond pas vraiment aux codes attendus de la nouvelle. Mais j’ai pris plaisir à l’écrire et en attendant de participer un jour à un nouveau prix ou concours quelconque, j’aimerais me donner les moyens de produire régulièrement des textes, de gagner en pratique et en fluidité.
Bonne lecture.


J’avais 15 ans et demi, je portais mon gros blouson d’alors, un DDP. Bleu gris à l’extérieur, jaune tout doux à l’intérieur. Je le trouvais un peu encombrant, pas du tout cintré, pas très féminin en somme, mais il était chaud et confortable – un critère primordial selon moi. Mes sentiments à son égard illustraient bien mon ambivalente quête d’attitude, entre jeune femme en quête de réassurance physique et ado rejetant les clichés enfermants de la mode, qui se rêvait d’ailleurs un peu roots, avec sa paire de Van’s aux pieds en toute saison. Mes cheveux blonds étaient sûrement coiffés en deux tresses, rigoureusement et symétriquement confectionnées par ma sœur, aux doigts habiles et créatifs.

J’avais détesté ce premier baiser. Peu de sensualité, l’impression de me faire rincer la bouche de fond en comble – et un peu trop longuement. Tellement mal à l’aise lors de cette promenade bras dessus, bras dessous. Dans cette posture de « couple », neuve de quelques minutes, longtemps fantasmée et qui me paraissait finalement si artificielle et prématurée.

J’étais déboussolée par l’incohérence de ce moment avec les multiples projections issues de mes rêves éveillés des années précédentes… A tel point que j’en avais parlé à ma mère, dès mon retour à la maison. C’était le milieu d’après-midi. Elle se levait de sa sieste dominicale et tandis que nous partagions un thé en tête-à-tête à la table de la cuisine, je cherchais à mettre des mots sur mon malaise. Dans le silence feutré de la maison, qui ne tarderait pas à reprendre vie une fois les autres membres de la famille éveillés, je me sentais ridicule et empruntée. Je ne me souviens même plus de ce qu’elle m’avait dit. Peut-être d’attendre de te revoir le lendemain au lycée, avant de trancher. Cela me paraissait impensable, je voulais mettre un terme à cette imposture dès que possible. Tenir plusieurs heures et une nuit entière avec cet inconfort émotionnel pour seul manteau relevait de l’absurde.

Tu dois te rappeler combien nous aimions nous retrouver ensuite, chaque matin, avant d’aller en cours. Nous adresser des dizaines de textos le soir venu, jusqu’aux dernières minutes précédant les songes, sous des avalanches de mots doux et de folles promesses, sans jamais oublier d’évoquer le manque de l’autre, cuisant.

Mais j’étais si peu sûre de moi, de nous, en public. Le public de l’adolescence, jugeant et peu amène avec tout ce qui s’éloignait un tant soit peu du moule, des codes, de la norme esthétique et comportementale. Les critiques murmurées – que de bienveillantes « amies » me rapportaient –, ma gêne, l’inconfort émotionnel qui m’enveloppait encore bien des fois, pour ne cesser qu’une fois à l’abri dans tes bras, loin de tout.

Les émotions, violentes, me prenaient et me rejetaient, telles des lames de fond se succédant sans qu’il me soit donné de savoir les apprivoiser. L’amour, nouveau, plus douloureux que jamais. Les disputes à répétition. Pour des détails de nos vies, révélateurs de deux mondes, deux éducations qui s’entrechoquaient dans le fracas de notre passion juvénile.

Rapidement, la crainte d’une grossesse, aussi excitante qu’effrayante. Quelques mois plus tard, ma première tentative de rupture, tes larmes, ton désespoir à nu, mon impuissance. Mal-être à nouveau, indécision. Mon humeur sur des montagnes russes, si dépendante de nos désaccords, de notre vision d’avenir, de notre éloignement, de l’incompréhension de nos parents, d’un déracinement envisagé puis annulé. Tout devenait montagnes sans que nous ne sachions jamais les soulever.

Puis le nouveau souffle, plus sûrs que jamais. Les plans pour le futur, le nombre d’enfants, leurs prénoms, le rêve du premier appartement et du choix des meubles. Alors en attendant, ces minutes et ces heures volées à un quotidien pas encore totalement libre : les cours finis plus tôt, courir chez toi, sous la couette. S’aimer, se blottir, avoir chaud, être bien. Rester jusqu’à la dernière minute autorisée, partir à regrets et commenter longuement les contraintes. Se plaindre souvent de ce que nous n’avons pas, peiner à savourer ce que nous possédions.

Quelques années plus tard, bien après de longs mois de séparations, d’hésitations, de nouvelles expériences, après de douloureuses nouvelles tentatives, après la scission et ma dépression. Bien après mes nouveaux horizons, mes études, de nouvelles passions…

Nous voilà tous les deux dans mon appartement d’étudiante. Je ne sais plus très bien sur quel prétexte cette entrevue a été construite ni pourquoi tu es venu. Tu es en couple ; je la connais bien – et pour cause. Nous discutons, tentons de refaire négligemment le monde pour ne pas aborder les bases encore trop fragiles de cette nouvelle attitude que nous imaginons construire.

Tu es un autre. Physiquement. Mais aussi mentalement. Je ne comprends pas trop tes préoccupations. Tes sujets de rébellion me paraissent toujours aussi décalés. C’est vrai qu’on ne se comprend pas tant que ça, finalement.

N’eut été l’amour, nous aurions peut-être pu nous en rendre compte plus tôt et nous épargner un peu de détresse, beaucoup de douleur – beaucoup de tendresse, d’intenses plaisirs et de jolies minutes également, il faut l’avouer.

Mais je te demande tout de même.

Dans 10 ans, en sera-t-il toujours ainsi ?

Cette attirance irrépressible, cette tentation de se raccrocher au confort de ce qui est connu, cette envie de savoir si l’autre a toujours le même goût, s’il dévoilera à nouveau ce même regard aussi émouvant qu’enfantin. De vérifier si on le connaît toujours aussi bien et si l’on a toujours ce pouvoir sur lui, finalement. S’il sera toujours, partiellement, celui qu’il était à 17 ans.

Tu réponds que oui, peut-être.

Mais que pour l’instant, ça n’est plus à l’ordre du jour.

***

Qu’est devenu mon premier amour ? Pas très difficile à savoir, à l’heure d’Internet. La requête me chatouille les doigts une fois par an. Jamais rien de neuf – c’est un peu ton domaine, tu dois savoir être discret sur la toile. Une fois, par le jeu des propositions effrayantes de justesse du réseau bleu, j’ai vu son profil. Vu qu’elle avait changé son nom pour le tien. Un élément de ta vie que Facebook m’avait livré.

Amusant, je ne t’aurais pas pensé adepte du mariage. Cependant, tout le monde change ; et nous ne nous connaissons plus après tout.

***

Mais c’est bien toi, à présent.

Je te regarde dormir depuis de longues minutes. Ballottée par le bruit des roues métalliques sur la jonction des rails.

Ca aurait fait 10 ans l’année prochaine, nous sommes en avance.

J’ai peiné à te reconnaître. Cette barbe, ces cheveux longs. Je n’ai jamais compris. Enfin, il n’y a rien à comprendre bien sûr mais toi, tu sembles t’être trouvé. C’est totalement opposé à ce que nous avons été mais n’est-ce pas cela, grandir ? S’affranchir…

Pour quelle raison se retrouve-t-on là ce soir ? Tu l’ignores encore, d’ailleurs. Il me suffirait de m’éclipser et de réclamer une place assise dans une autre voiture. Tant pis pour le prix du billet.

Mais sous des dehors responsables, j’ai toujours été plus curieuse que raisonnable…

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