Habiter le costume, jour après jour

Demain, cela fera 2 ans que j’ai été licenciée. Ma vie de salariée me paraît très loin quand je repense à cette entreprise, à mes collègues, à ce bureau, ce quotidien morne et ces déjeuners insipides dans un silence déprimant. Ma vie de rédactrice freelance me paraît, elle, encore totalement balbutiante.

Quand c’est arrivé, j’avais repris le travail depuis peu, après 7 mois d’absence (congé maternité + mini congé parental), l’Iroquoise avait 8 mois. J’y étais retournée sans grande conviction, après avoir obtenu de ma généraliste 1 mois d’arrêt maladie ; car en décembre 2012, j’étais physiquement et mentalement vidée comme jamais, pas de loin de la DPP m’a-t-elle dit plus tard. L’Iroquoise ne dormait plus depuis que nous avions commencé l’adaptation chez les nounous, elle avait mis 2 mois à accepter le biberon.

En retournant bosser, sous prétexte – pas complémentent fallacieux et plutôt honorable – de me permettre de tirer mon lait au calme, on m’avait reléguée dans un bureau réhabilité et un peu isolé. Je me retrouvais loin de ma collègue avec qui les journées étaient pourtant plus enthousiasmantes en ce qu’elles offraient la possibilité du partage, aidant à supporter les humeurs de nos autres collègues ainsi que certaines conditions de travail particulièrement préoccupantes.

Le licenciement économique m’a été annoncé 2 mois après ma reprise, à point nommé. L’opportunité, LE signe, enfin. L’autorisation de me lancer dans ce qui me faisait envie depuis de nombreux mois, sans culpabilité de lâcher un CDI, avec une prise de risque toute relative une fois mise en balance avec le chômage.

Je suis heureuse du chemin parcouru ces 24 derniers mois.

Exigence oblige, je vois souvent le verre à moitié vide et liste plus aisément ce que je n’ai pas fait, ce que j’aurais dû faire à telle époque, les appels que je n’ai pas passés… plutôt que ce je peux être fière d’avoir d’ores et déjà construit et accompli.

Au début de mon activité, une connaissance m’avait confié que si elle avait su ce qui l’attendait, montagnes russes et difficultés de tous ordres, elle ne se serait jamais mise à son compte – enfin, elle y aurait sans doute réfléchi plus longuement.

Je ne vous cache que je me demande souvent si ce statut est vraiment fait pour moi, surtout quand je fais l’erreur de me comparer au parcours ou au rythme apparent d’autres indépendants.

Car de même qu’on devrait le faire pour commenter les apprentissages d’un enfant, la seule personne à laquelle je dois me comparer, c’est moi-même. Moi et la vie que je souhaite, moi et l’investissement que je veux fournir, moi mon couple et l’équilibre que nous décidons pour notre famille. Moi, nous 4, et seulement ça.

Après 16 mois d’activité, j’ai encore l’impression de porter un costume trop grand pour moi

C’est le problème de l’image que je me fais dudit costume sans doute, ou de l’image que je me renvoie, placée à côté des indépendants que je croise et que je ne serai jamais. Quand je parle à de nouvelles connaissances, que je réponds à la question « tu fais quoi dans la vie« , que j’explique mon métier et mon statut en 2 mots, je me fais encore l’effet d’être une imposteure (*). Mais vraiment.

Peut-être parce que jusqu’ici, je dépendais encore du système, à défaut de revenus réguliers et suffisants.

Et peut-être parce que le mois prochain, je serai vraiment « lâchée dans la nature » en termes d’aides ou peut-être parce que j’ai l’impression d’avoir des pistes qui me font passer un cap, ou peut-être parce qu’il va vraiment falloir que je me verse un salaire fin avril, même minime… et bien j’ai l’impression de commencer tout doucement à habiter véritablement mon costume.

A accepter qu’il soit le mien et pas tel que celui d’un autre, à aimer sa coupe, à me sentir à l’aise dans la façon dont il tombe, à croire qu’il peut être différent de celui d’un autre sans perdre sa légitimité.

Je commence très doucement à assumer mon titre, à croire en mes compétences – même si je n’ai toujours pas les connaissances de la Terre entière, à mon grand dam -, à comprendre comment situer la valeur ajoutée de mon profil, à dégager les branches principales de mon activité.

Il me reste encore surtout, quand le plan professionnel sera stabilisé, à m’autoriser à me consacrer aux projets personnels – notamment littéraires – que je veux voir éclore un jour. Et à accepter, peut-être, de remettre en jeu cet équilibre fraîchement acquis pour voir l’éclosion d’un autre type de dessein.

Mais puisqu’à chaque pas, notre perception du paysage se modifie sensiblement, prenons le temps de voir venir.


(*) désolée mais puisque personne n’a pris la peine d’inventer le féminin d’ « imposteur », il fallait y remédier. Si je ne peux plus utiliser les mots dont j’ai besoin, ça ne va plus !

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12 réflexions sur “Habiter le costume, jour après jour”

  1. Waouh, merci pour ce magnifique billet qui me parle énormément en ce moment.
    Nous sommes à la croisée des chemins (un peu les mêmes voies, qui plus est) et le regard que tu portes sur toi-même est précieux pour ceux qui te lisent. « Dégager les branches principales de mon activité », c’est également ce que je m’applique à faire, et c’est le meilleur exercice pour ne pas tomber dans les travers de la comparaison, je trouve. Comme je m’y prends au feeling (et non en fonction de l’air du temps ou de ce que d’autres voient de moi) s’en détache naturellement des spécificités. Et c’est dans tout ce travail que je peux nous dire consœurs, et non concurrentes, par exemple. Mais bon, l’élagage n’est pas terminé, c’est le printemps !

    • Merci Clara, ça me touche si mon introspection peut vraiment être utile à d’autres 🙂
      Tu sais, c’est grâce à toi et à nos échanges mi-mars que j’ai perçu la nécessité de dégager ces « branches d’activités ». Et grâce à toi entre autres que je perçois combien mon chemin doit m’être propre, en dehors de toute perception de ce que je pense être le merveilleux chemin des autres – je ne sais pas si je suis claire.
      Mais c’est certain, nous sommes consoeurs en de nombreux points et ça me fait plaisir 🙂

  2. En lisant ton billet, je me revois en janvier 2014, quand j’ai commencé à ne plus avoir d’aides de l’état.
    J’ai le sentiment de ne pas avoir avancé beaucoup comparé à d’autres mais c’est ainsi. De mon côté, j’ai fait le choix d’être plus présente pour mes enfants, de ne plus les laisser à la garderie et pas tous les jours à la cantine alors forcément, j’ai moins de temps. Moins de temps = moins d’argent.

    • C’est certain. Je bataille assez souvent entre l’envie d’être présente pour eux et celle de ramener un « vrai » salaire moi aussi, à nouveau…
      Ma fibre féministe et mon amour-propre le dispute à mon désir d’être là dès qu’ils ont besoin de moi.
      L’important, c’est d’être à l’aise dans son choix 🙂

  3. Moi qui ai le projet de basculer au moins en partie en freelance, j’imagine tout à fait ce costume trop grand, cette imposture et finalement ce manque de confiance en soi qui nous fait voir tout ce qui nous manque et pas toutes nos richesses. Je ne sais plus où, j’avais lu qu’il ne fallait pas attendre d’être parfait pour se lancer. Il fallait y aller !
    Bravo à toi et à ton costume qui te va si bien.

    • C’est sûr, sinon je ne me serai pas lancée : je crois que je ne me trouverais jamais assez bien alors ç’aurait été dommage de pas tenter quand même 😉
      Tu bosses dans quel domaine toi ?

  4. Il y a 7 ans, après mon licenciement économique, j’ai fait le même grand saut… et aujourd’hui encore, il m’arrive souvent de me dire que quelqu’un va s’apercevoir que je suis une « imposteur ». 🙂

  5. Quand on ne connaît que le salariat on imagine pas vraiment tout ce que ça nécessite d’être à son compte ! C’est déjà un beau parcours je crois, bravo à toi !

    • Merci Sophie !
      Il y a ceux qui imaginent et te disent « ouh la la, quel courage !!! je pourrais pas ». Et ceux qui n’imaginent pas en effet, parce que je trouve qu’il faut le vivre pour réaliser tous les questionnements que ça génère, dans de très nombreux domaines… Mais c’est si enrichissant, je trouve 🙂 (enfin sauf pécuniairement, où c’est plus discutable !)

  6. Bonjour,
    Ce sentiment d’imposture me fait penser à une très bonne conférence TED d’Amy Cuddy (qu’on trouve sur internet) « your body language shapes who you are », où elle explique cette impression de ne pas se sentir à sa place, et sur la façon dont on peut modifier de façon consciente notre langage corporel pour agir sur notre esprit. « Fake it till you become it »

  7. Halàlà ! Moi je me pose beaucoup de questions sur ce statut, sur l’avenir… J’aime ce que tu dis : on ne doit se comparer qu’à soi-même et s’occuper de ce qui est important POUR NOUS. J’ai mis du temps à le comprendre mais depuis septembre dernier, je me sens mieux parce que je pense comme ça.
    Mais tout de même : être à son compte, c’est une telle foule de questionnements… je n’écris pas sur ce sujet parce que je ne sais pas par où commencer !!! Tiens bon en tout cas ! L’important c’est de rester debout et de croire en toi !

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