La maison à vider

Il est parti en mars. Elle nous a quittés en novembre.

Même si plus personne n’y vivait depuis quelques mois, le rideau semble à présent véritablement tombé sur le salon, pièce concentrant autrefois la vie et l’agitation lors de nos visites. Les petits-enfants devenus grands laissent à présent leurs propres petits crapahuter sur les meubles du salon, se lancer les nombreux coussins dépareillés et démodés qui les jonchent, ramper et s’ébattre sur l’immense tapis aux longs poils blancs qui recouvre le parquet en mosaïque d’une autre époque. Comme un dernier hommage à nos jeux d’antan, comme un dernier pied de nez aux interdictions et remarques perpétuelles.

Installée à l’immuable table de salle à manger, toujours recouverte de ses éternelles couches de nappes et de bulgomme protecteur, il m’apparaît que plus personne ne nous proposera à l’envi de nous resservir… parce que « il faut finir, on ne va pas laisser ça, quand même !« .

On n’entendra plus résonner, entre la vitrine et le bar d’acajou verni, l’autorité exagérée de mon grand-père et les soupirs exaspérés de ma grand-mère, tandis que nous jouions avec la massive boite en fer qui trônait sur la lourde table basse carrelée du salon.

Les zones sombres de l’étage où nous logions ne paraissent plus aussi menaçantes à présent comme si elles avaient, elles aussi, senti le vent tourner, le temps faire son œuvre. Comme si le dépouillement entamé de ses immenses placards mansardés achevait de décharger l’atmosphère des émotions et des souvenirs de jadis.

Décrocher les photos enchâssées dans les portes vitrées des placards de la cuisine. Réaliser combien l’on pouvait compter, nous, les petits-enfants, derrière les façades parfois peu amènes, derrière les remarques étranges, derrière les incompréhensions générationnelles… et finalement avec toute cette affection, posée par écrit une fois par an, sur les cartes d’anniversaire.

Distribuer les draps, la vaisselle. Au préalable, photographier les assiettes à fromage originales qui nous ont tant marquées, s’ébahir des réserves de torchons et de serviettes dans les armoires – vestiges de ceux qui ont vécu là, marqués par la privation de la guerre puis d’une relative pauvreté.

Laisser l’habitude nous guider vers les marches en béton menant au sous-sol. Ce sous-sol où il faisait toujours bon, surtout près de l’imposante chaudière rouge des années 70. Ce sous-sol immense aux pièces aussi nombreuses qu’à l’étage et qui, après la transformation de l’une d’elles en salle de bain, aurait pu constituer une maison à lui seul. Ce sous-sol à la fois menaçant, lieu de transition avec l’immense jardin, espace de stockage des jeux d’extérieur, espace de loisir pour notre imagination intérieure. Tout de gris vêtu et qui, même une fois vidé, n’aura finalement pas tant changé. Qui saura peut-être, plus qu’aucune autre pièce, garder l’âme des lieux après qu’ils auront été dépossédés de toute possession personnelle.

Quand la maison aura été vidée, quand les brèches auront été comblées, le panneau « A VENDRE » apposé et que nos dos se seront tournés, que restera-t-il ?

Les photos, sans nul doute, pour se remémorer des objets, une atmosphère, un visage.

Un mouchoir blanc brodé, qui servira à essuyer des petits nez tous neufs, des petites bouches édentées et des joues rebondies. La 4e génération qui aura quelques années côtoyé ses aïeux – en face à face, en gestation ou en photo.

Et la vie va continuer, grâce à eux, par et pour eux.

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0 réflexion sur “La maison à vider”

  1. Ches mes grands-parents c’était des assiettes à dessert originales… avec des voitures dessus et l’année de fabrication. Sous-sol immense aussi mais avec un tonneau rempli de trucs chelous (mon grand-père était bouilleur de cru) qui me terrifiait petite.
    Pas de vente, une situation non réglée, pas d’enterrement pour moi puisque je n’étais pas en état de faire la route… bref ça n’est pas clos mais au moins la souffrance est terminée pour lui.

    • Je viens de le relire du coup et je suis d’accord 🙂
      Non, sérieusement, je me dis que j’aurai matière à reparler de tout ça. C’est bien dans le vécu que l’on pioche les émotions les plus sincères et qu’on les raconte le mieux. A mon humble avis…
      Merci pour ton message Nanou !

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