Leur fratrie, entre différence et complicité

Ca fait un petit moment que je cherche un nouveau surnom à mon fils. Si sa première année et ses besoins intenses lui ont légitimement valu le surnom de Pti Tonique, ce n’est plus un qualificatif qui le décrit suffisamment bien. Tout à l’heure, je cherchais des idées en parcourant des listes de mots et prénoms indiens. J’aimais bien le mot « aigle », qui évoque un regard perçant, la précision et la perspicacité. Mais « aigle » tout court, ça ne va pas. J’en ai parcouru d’autres : parmi les prénoms, je me suis même dit qu’il y en avait des originaux et jolis pour un futur bébé (!). Puis j’ai vu passer le mot bison. Et j’ai pensé, comme une évidence – mais une évidence un peu osée : « Bison futé » ! Ca fait trop itinéraire bis et départ en vacances ou pas à votre avis ? 😉

***

Il enfourne d’abord sa compote, à toute vitesse, puis la racle méthodiquement. Il garde le meilleur pour la fin. Son chocolat. Tantôt un petit oeuf, tantôt un carré, tantôt le morceau d’une figurine. La plupart du temps, il l’étudiera et s’extasiera avant la dégustation. Il procédera parfois à des expériences. Il ira chercher un couteau et le découpera attentivement, selon une logique qui lui est propre, avant de déguster les petits débris fondants les uns après les autres.

Elle, elle avale une cuillère de compote, avant d’enfourner son chocolat avec gourmandise et empressement… puis elle déclare qu’elle n’a plus faim de compote. Elle est très claire et toute tentative pour lui en faire manger quelques cuillères supplémentaires sera une pure perte de temps.

J’ai la gorge serrée quand je pense à son petit minois sérieux et à son tempérament si déterminé. Je suis souvent agacée mais l’admiration prend toujours le pas. Qu’elle soit ce que je ne sais pas être. J’espère que rien ne viendra briser ça et qu’elle gardera toujours cette clarté dans l’écoute d’elle même et cette volonté.

Tandis qu’il semble souvent lutter contre lui-même, elle se sonde et expose, sans transition, l’objet de son besoin. Pendant les vacances qui viennent de s’écouler, elle m’a surprise en exposant, plusieurs soirs de suite, sa fatigue et en demandant à aller se coucher. Je ne suis pas sûre d’entendre un jour mon fils formuler une telle requête !

Mais mon fils de 4 ans et demi, c’est ce petit garçon qui ressort de sa chambre le soir pour aller décrocher le jeu de bain ventousé au dessus de la baignoire. Pour ne pas qu’il tombe et nous réveille pendant la nuit. C’est cet enfant qui m’a expliqué avant-hier comment tondre la pelouse – parce qu’il le fait souvent sous la surveillance et le chapeautage de papa – et qui en est extrêmement fier. Avec un peu de distance sur la situation et en prenant le temps de l’observer vraiment, c’était amusant de le voir, si petit et si déterminé, pousser l’appareil, prendre appui avec son pied sur le réservoir de tonte pour faire franchir à la machine les zones herbeuses particulièrement fournies.

Notre fils nous reprend quand nous n’utilisons pas le bon mot à bon escient. Il veut tout entendre et tout comprendre. L’autre jour en voiture, alors que je discutais d’un sujet sensible à voix basse avec son père, je l’entends nous demander, avec le plus sérieux des désespoirs  :

Mais vous parlez pas assez fort, j’entends pas ce que vous dîtes !

Eh oui, c’est fait exprès mon fils, mon cher enfant au radar qui traîne en permanence et auquel il est difficile d’échapper !

Cet enfant est par ailleurs si responsable et sans cesse en train de cogiter que c’en est presque flippant. J’aimerais arriver à lui montrer comment lâcher prise – comme lorsqu’il se croit responsable de sa sœur et se met à surveiller ses préparatifs au moment de partir, tel un adjudant guettant le faux pli sur un habit. Ce n’est sûrement pas pour rien si elle a tendance à traîner pour chaque chose qu’il lui incombe de faire – se préparer à sortir arrivant en première position desdites choses.

Mais le meilleur enseignement du lâcher prise n’est il pas l’exemple ? Nous progresserons sûrement ensemble, mon fils, cette jolie fratrie et moi.

L’Iroquoise représente le contre pied total. C’est une créatrice de désordre, une kamikaze, une rebelle. Je ne réussis quasiment jamais à lui faire ranger son manteau ni ses chaussures ou son écharpe… Sans parler des jouets qu’elle balance du canapé quand elle tient à marquer son mécontentement – en ayant pris soin de nous regarder préalablement dans les yeux de son regard aussi franc que froncé. Souvent, son frère finit par le faire pour elle en râlant, plus perturbé par le chaos visuel et l’infraction à l’ordre que par l’agacement que l’attitude de sa sœur génère – mais il n’oublie pas de lui faire longuement la morale.

L’insoumission régulière (et salvatrice) de l’Iroquoise n’a d’égale que son adoration pour son « g’and frère« . Quand on lui demande comment elle s’appelle, la première chose qu’elle annonce, juste après son patronyme, c’est :

« Moi a g’and frère. »

Et elle énonce fièrement le nom de l’élu. 🙂

Je lui dis de s’occuper de lui et de lui seul mais il s’accroche à ce rôle de grand frère responsable. Ce qui nous arrange bien, parfois, il faut l’admettre.

Souvent, sa tendance directive est le signe de son besoin de compagnie, de son besoin de n’être jamais seul. Sa compagne de jeux est l’interlocutrice rêvée mais gare à elle si elle ne suit pas : les foudres fraternelles sont aussi menaçantes et péremptoires (« allez l’Iroquoise, viens jouer ! … Bon, soit tu viens, soit je joue plus JAMAIS avec toi !« ) que vite oubliées.

Enfin oubliées… jamais de rancœur mais beaucoup de mémoire : il faut se méfier des capacités éléphantesques de ce petit gars en la matière. L’Iroquoise n’est d’ailleurs pas en reste. A mesure que son langage prend de l’ampleur, de l’aisance, du vocabulaire, de la fluidité, nous réalisons que ses souvenirs peuvent remonter bien au-delà de ce que nous imaginions – nous nous sommes trouvés baba des anecdotes de vacances chez ses grands-parents, remontant à il y a près d’un an, qu’elle a relatées récemment.

Je ne prends pas autant le temps que je m’en sens le devoir, de participer à leurs combines et autres aventures mais je les mémorise. Je les grave et j’en distille le parfum quand vient le moment. Comme lorsque je raconte à mon fils combien il aimait, déjà à l’âge de sa sœur, participer à la cuisine ; et que je l’asseyais systématiquement sur le plan de travail pour qu’il assiste aux préparatifs. J’aime voir émerger la lueur de fierté et d’importance dans son regard doux et malicieux.

J’aime aussi observer la lumière tamisée se refléter sur le bout du nez et sur les joues de ma douce Iroquoise quand vient l’heure de l’histoire du soir. J’aime sa mine sérieuse dans l’attente des premiers mots, j’aime ses petits rituels compliqués pré-endormissement. J’aime qu’elle me demande de revenir pour « un câlin et un bisou », qu’elle me serre de ses petits bras avant de prendre mon visage entre ses petites mains et de me faire un bisou tantôt sur la joue, tantôt sur le front – et même les deux lorsque je suis en veine.

Quand ils se réveillent de bonne humeur et sur la même longueur d’onde, je profite de cet éveil toujours trop matinal pour les écouter appeler leurs parents avant de se parler en écho d’une chambre à l’autre, questionnant de bon matin leurs choix de jeux ou de petits-déjeuners. Ma petite équipe insouciante et aimée, aimable et attachante.

***

C’est passionnant de regarder fonctionner ce duo si bien huilé, cette complicité si forte. J’ai souvent peur, lorsque je suis perdue dans une observation de leurs jeux, le sourire aux lèvres, de la cassure dans cet équilibre qu’un 3e enfant pourrait venir créer.

Mais laissons là les doutes et savourons… cette inégalable chance de les voir grandir et de leur fournir le terreau et les ailes pour que sans trop de heurts, passe le temps sur leur enfance.

escargot sous le soleil

L’escargot des vacances, objet de longues attentions

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4 réflexions sur “Leur fratrie, entre différence et complicité”

  1. C’est doux, c’est tendre, c’est joyeux ! Je ne connais pas cette complicité fraternelle indéfectible malheureusement, mais je prends quand même les bribes de complicité qu’ils partagent presqu’à leur insu.
    Et Bison futé je trouve ça très chouette, ça me fait penser à Yakari plus qu’à itinéraire bis 😉

  2. C’est beau et bien écrit, merci ! Je ne connais pas, quant à moi, ce si parfait équilibre, cette heureuse complicité et l’harmonie qui se dégage de ton écrit. Aînée (bientôt 6 ans) et Cadette (2 ans et demi) se chamaillent et se jalousent, me contraignant, si je n’y prend pas garde, à jouer plus que je ne l’avais imaginé le rôle de juge ou de policier… 🙁
    Cela me pose beaucoup de questions et j’essaie, au jour le jour, d’accepter que je ne peux pas décider de la nature de leur lien. Je ne peux pas le contrôler. Je peux juste tenter de leur fournir, comme tu le dis si justement, le terreau le meilleur possible afin qu’elles se construisent l’une et l’autre – et non pas l’une contre l’autre – dans le respect mutuel.
    A contrario…peut-être qu’un « petit troisième » viendrait chez nous rompre cette dualité ? 🙂

    • J’ai également l’impression de jouer les juges plus que de raison. Je n’arrive pas toujours à les laisser trouver seuls des solutions, je m’en veux d’être celle qui tranche pour eux. Mais je me rassure en me disant que l’essentiel, c’est avant tout de ne pas les monter l’un contre l’autre dans la résolution des conflits, à défaut de toujours les apprendre à les résoudre eux-mêmes.
      Non, on ne décide pas de la qualité et du type de leur lien… On propose juste un environnement sécurisant et favorable, autant qu’on peut 🙂
      Tu me diras si l’approche « petit 3e » fonctionne :-p

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