Lia

«  C’est bon » lui indiqua l’ingénieur du son en levant le pouce, du haut de sa régie.  Il baissa la tête, parut manipuler sa console puis lui fit signe que le micro était coupé et lui sourit.

Soulagée, Lia prit le temps de laisser retomber la pression, tout en promenant son regard sur la scène et le décor représentant un modeste intérieur ouvrier des années 80. Elle attrapa la bouteille d’eau posée près du téléphone sur la table et but une longue gorgée. Elle essuya sa bouche avec le revers de sa main, qui se couvrit aussitôt d’une longue traînée rouge. Zut, elle n’avait décidément pas l’habitude de mettre du rouge à lèvres ! Une douleur en bas du dos lui rappela qu’elle n’était pas non plus familière du port d’escarpins et elle s’empressa de les retirer. Il ne lui restait plus qu’à s’extraire seule – l’habilleuse ayant fini sa journée depuis longtemps – de la robe fourreau moirée qui la contraignait de toutes parts. Si elle avait eu une paire de ciseaux sous la main, elle n’aurait sûrement pas fait grand cas du couteux habit, tant la panoplie correspondant à son rôle de putain lui pesait. Elle n’avait jamais aimé se déguiser. Etrange qu’elle ait choisi ce métier.

« Si ta voiture est toujours en panne, je peux te raccompagner. »

Arthur venait de traverser la salle et de la rejoindre sur les planches, sans qu’elle y ait prêté attention.  Elle posa sur lui un regard vague, avant que la seconde proposition du jeune homme semble la réveiller tout à fait :

« A moins que tu veuilles aller manger quelque chose avant de rentrer ? L’autre jour, André m’a fait découvrir un petit restaurant italien qui sert le meilleur risotto aux champignons de la ville ! »

Le regard de l’actrice parut quelques instants amusé, sans qu’il parvienne à identifier l’élément cocasse de la situation.

« J’aurais plutôt envie d’un kebab et d’une grosse barquette de frites, si ça te dit » répondit-elle.

Arthur accepta immédiatement et partit vers les coulisses chercher ses affaires. De dos, comme de face d’ailleurs, elle ne pouvait s’empêcher de trouver qu’il avait une tête d’ampoule – en fait, la  pieuvre lui paraissait même une comparaison plus appropriée. Ou peut-être un ballon de baudruche ?

Lia se fustigea mentalement pour son peu de charité mais elle avait toujours aimé associer les visages à des animaux ou à des objets. En fait, non, cela lui venait même spontanément et ça lui permettait même de se remémorer les gens plus facilement. Comme « André-le-cochon » justement, qui, pauvre de lui, était affublé d’un nez grossier qu’il était difficile de ne pas remarquer.

Quant à elle, avant que les rondeurs de la maternité ne viennent l’envelopper, c’est son corps tout entier qu’elle avait l’habitude de comparer à une seringue : tête longue et étroite, épaules carrées, jambes fines.

Ce soir, dans sa loge, face au miroir, ses hanches généreuses alliées aux couleurs changeantes de sa robe – rouge vif, bordeaux, rouge sang, noir – lui faisaient l’effet de se trouver face à une coccinelle mais dont les ailes ne seraient plus capables de lui offrir la légèreté rêvée ni de la mener bien loin.

Tournant le dos à son reflet, elle entreprit d’ouvrir la fermeture Eclair dorsale.

[Histoire imaginée pour participer au concours de Mère Bordel]

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0 réflexion sur “Lia”

  1. J aime beaucoup te lire dans un style complètement différent du rôle de parents.
    Tu n avais pas commencé une nouvelle sur une année ? Je n ai plus pensé à te demander où ça en était.
    En tout cas je suis contente de te retrouver ici et à très bientôt.
    Plein de bisous

    • J’avais failli commencer un truc, un challenge d’écriture qui se déroulait sur le mois de novembre, en 2011… mais bon voilà ! Fatigue, grossesse, manque de temps, ça n’est pas allé bien loin. Là, c’est plus libre on va voir ce que ça donne.
      Merci de me suivre dans toutes les directions 😉

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